L’accès à l’IVG : un service essentiel même en contexte de crise sanitaire

Par Rosanna Sestito

La situation de crise sanitaire liée au Covid-19 que nous vivons actuellement a rendu difficile l’accès des femmes aux services d’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG), comme l’ont révélé nombre de groupes féministes de plusieurs pays d’Europe (Italie, France, Pologne, Irlande).

Au début de la crise du Covid-19, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) avait déclaré le recours à l’IVG comme « service essentiel », et ce même en contexte de crises, en rappelant à tous les États qu’il est important de continuer à garantir l’accès à l’IVG en toute sécurité durant la période de confinement.

Mais, devant l’impossibilité de faire face aux difficultés organisationnels et logistiques afin d’éviter le risque d’infection au virus Covid-19 pour les professionnel·le·s de santé et les usagères venant recourir à l’IVG, certains établissements ont dû suspendre leur activité en période de confinement. Ainsi, le droit des femmes à accéder à ce service de santé, par ailleurs juridiquement contraignant compte tenu des délais légaux de recours[1], n’a pu être garanti.

Pour remédier à l’insuffisance d’accès à l’IVG en période de confinement, plusieurs pays ont pris des mesures exceptionnelles. En France la Haute Autorité de Santé (HAS) a donné son autorisation pour un allongement du recours à l’IVG médicamenteuse[2] (via l’utilisation du RU486) par télémédecine. Auparavant limité en dehors d’un établissement de santé à la 5ème semaine de grossesse, il est désormais possible d’accéder à l’IVG médicamenteuse à domicile à la 6ème et à la 7ème semaine de grossesse, (de 50 à 63 jours d’aménorrhée). Au Pays de Galles, pour éviter la contagion du Covid-19 dans les hôpitaux ou les cliniques, le gouvernement et le Collège des gynécologues et des obstétriciens anglais, ont donné leur accord pour que l’IVG puisse être pratiquée à domicile, et ce, afin d’éviter le recours à l’avortement illégal en cas de manque d’accès aux services disponibles. Mais, en Italie et en Pologne, le recours à l’IVG a tout simplement été considéré comme un service “non-essentiel“ suite au confinement.

L’accès difficile à l’IVG médicamenteuse en Italie

En Italie, l’IVG médicamenteuse a été autorisée en 2009, et non sans controverse. En effet, les réticences ont notamment porté sur sa dangerosité présumée pour la santé des femmes, mais également sur la peur d’une augmentation du recours à l’IVG, alors même que le nombre d’IVG pratiquées dans le pays ne cesse de diminuer depuis presque trente ans.

Ces controverses ont fortement influencé la possibilité d’accès à cette méthode : seulement 15,6 % des femmes ont recours à l’IVG médicamenteuse en Italie, contre 57 % en France[3], 60 % en Angleterre ou 90 % en Suède.

Au moment de son autorisation, deux limites importantes ont également été fixées pour le recours à l’IVG médicamenteuse en Italie. D’abord, l’IVG médicamenteuse ne peut être pratiquée que dans une période maximale de sept semaines (49 jours) à partir du début de la grossesse (au lieu des 90 jours pour l’IVG chirurgicale). Pourtant, les recommandations de l’OMS concernant l’IVG médicamenteuse indiquent que le RU486 est sûr jusqu’à 9 semaines, et plusieurs études confirment que la mifépristone peut être prise jusqu’à 13 semaines. Par ailleurs, le recours à cette méthode implique une hospitalisation obligatoire pendant toute la durée de la procédure, qui peut durer jusqu’à trois jours : on administre d’abord de la mifépristone (RU486), hormone qui provoque le détachement de l’embryon, qui est ensuite expulsé par des contractions de l’utérus stimulées par la prostaglandine prise deux jours plus tard.

L’IVG médicamenteuse par télémédecine devrait pourtant permettre de limiter l’accès aux hôpitaux, et d’assurer les soins de santé nécessaires. Dans de nombreux pays, tels que la France, l’Écosse, le Pays de Galles et la Suède, la moitié des IVG étaient déjà effectuée à domicile avant la crise du Covid-19. Le RU486 était alors prescrit et délivré par un·e professionnel·le de santé, et pris à domicile, avec une surveillance étroite du personnel médical.

Crise sanitaire et santé des femmes autogérée

Depuis le début de la pandémie du Covid-19, un réseau européen de professionnel·le·s de santé, de militantes féministes, de journalistes, de chercheuses et d’associations se mobilise pour questionner le délai légal maximal du recours à l’IVG. De plus, les activistes et militantes qui défendent le droit à l’IVG en Italie (Rete Pro Choic et LAIGA) affirment qu’il est absurde que, face à une crise sanitaire de telle ampleur, le recours à l’IVG médicamenteuse, une procédure qui aurait dû accélérer et simplifier la pratique de l’avortement, ait fini par occuper les lits plus longtemps que la procédure chirurgicale. Enfin, les activistes féministes s’interrogent sur la possibilité d’un recours à l’IVG effectué par des femmes et entre femmes. Elles précisent qu’il ne s’agit pas d’un retour à la clandestinité mais au contraire d’informer et de former les femmes, ainsi que de repenser la pratique de l’avortement dans un cadre démédicalisé.

La crise sanitaire actuelle révèle en fait la nécessité de questionner les conditions d’accès à l’IVG et aux autres soins de santé sexuelle et reproductive. Elle permet de questionner les rapports de pouvoir qui s’exercent habituellement entre les usagères et le pouvoir médical/institutionnel notamment, en dénonçant entre autres un accès socialement différencié à l’information du fait des inégalités d’éducation, de langue et de citoyenneté. Elle permet aussi d’initier un débat sur une pratique autogérée des femmes et des associations féministes de soins.

La crise sanitaire actuelle invite à construire des espaces autogérés qui partent des expériences vécues des femmes dans lesquels le dialogue entre les différentes connaissances n’aboutit pas à une subordination des utilisateurs·trices par les expert·e·s médicaux, mais à une circulation des connaissances. Les pratiques sanitaires autogérées et participatives (cabinets de consultation, cliniques populaires) ne veulent pas être en opposition avec les services de santé publique, mais elles demandent à participer à leur transformation afin de mieux faire respecter les droits des femmes à disposer de leur corps. Repeupler ces espaces avec ces pratiques participatives, c’est donner une profondeur politique et sociale, une véritable dimension publique, à la question de la santé sexuelle et reproductive afin de dépasser l’expropriation, la privatisation et l’inaccessibilité des services de santé qui en découle.

 


Notes

[1] Le délai légal de recours à l’IVG varie selon les pays Européens. Elle doit être pratiquée jusqu’à la douzième semaine de grossesse en France, en Italie et en Pologne.

[2] Il existe deux modes de recours à l’IVG, soit par prise de médicaments (RU486 ou mifépristone), soit par voie chirugicale.

[3] Notons cependant que le recours élevé à l’IVG médicamenteuse en France s’explique aussi par des difficultés d’accès à l’IVG chirurgicale.